6ème République

Mardi 11 octobre 2005

La 6ème République est une impérieuse nécessité, mais elle ne peut se limiter, au début de ce nouveau millénaire, à la seule organisation de la République des partis. Toutes les propositions qui circulent actuellement font une impasse majeure : celle de la place des citoyens et du débat public dans nos démocraties technoscientifiques

Qu’il faille redéfinir un régime politique vraiment démocratique est une évidence. Une réelle séparation des pouvoirs, un exécutif dont la capacité d’action a pour corollaire une responsabilité politique et pénale retrouvée, une souveraineté parlementaire réhabilitée et réarmée reconnaissant un statut de l’opposition et offrant un mode d’élection rendant plus fidèle la représentation de la diversité politique du pays, un pouvoir judiciaire au sens le plus fort du terme, tout cela va dans le sens d’une renaissance démocratique.

Pour autant, cette réforme serait-elle capable de répondre aux sujets majeurs qui préoccupent aujourd’hui nos concitoyens ? Quelles réponses institutionnelles les défenseurs de cette République font-ils à la société civile qui s’interroge sur les OGM, les pesticides, les nanotechnologies, le changement climatique, etc… ? Les questions technologiques et scientifiques qui échappent pour l’instant à la délibération démocratique sous couvert d’une trop grande technicité et qui sont en réalité devenues l’apanage des lobbys, doivent s’intégrer dans l’organisation constitutionnelle car elles décident de notre avenir commun.

De même, quel rôle reconnaître aux associations qui sont devenues un des vecteurs majeurs de l’expression démocratique dans notre pays ? Sans une société civile active, l'Etat contemporain ne peut être le garant de la démocratie moderne. L’Histoire nous enseigne qu’une société qui attend tout de l'Etat et des organisations politiques traditionnelles, et rien d’elle-même, se révèle très fragile et donc particulièrement exposée lors de la montée de périls. Parce que l’engagement associatif force à la responsabilité et à la maturité, la société civile constitue le rempart le plus fort contre l’égoïsme et l’extrémisme.

La vitalité de la société civile est un outil et un critère de la stabilité et de la solidité de la démocratie. Or, sur tout cela, les projets qui font florès restent dramatiquement muets. Le propre d’une constitution du XXIéme siècle, c’est d’être capable d’intégrer aux côtés de la démocratie représentative les outils de la démocratie délibérative et participative et c’est en cela que ces projets semblent déjà dépassés.

Pour répondre aux enjeux et attentes qui sont ceux de notre siècle, la nouvelle République se doit de contenir dans son organisation trois nouveaux principes :

Un principe de participation élargie des citoyens à la délibération politique ;
Un principe d’implication de la société civile dans la décision publique ;
Un principe de constitutionnalisation du rôle des médias dans la vie démocratique.

La prise en compte du premier principe semble en bonne voie. Elle est fondamentale car si l’on veut que les contres-pouvoirs puissent réellement jouer leur rôle, il est nécessaire que les droits des citoyens soient renforcés. Référendum d’initiative populaire, initiative législative citoyenne, ouverture d’un droit de saisine a posteriori du juge constitutionnel, le projet de 6ème République d’Arnaud Montebourg apporte des avancées. Cependant, un certain nombre d’ aménagements sont souhaitables pour rendre ces droits réels. Ainsi, dans le cadre de la création du référendum d’initiative populaire, la barre de 10% du corps électoral semble un seuil difficilement franchissable. Il serait plus approprié de la descendre à 5% représenté dans au moins 50 départements afin de garantir la prise en compte de l’intérêt national. Un tel droit reconnu au niveau constitutionnel pourrait mettre un terme au déni de démocratie que constitue aujourd’hui le droit de l’Etat d’interdire la tenue d’une telle consultation pourtant réclamée par le corps électoral, comme on l’a constaté dans le Gers au sujet des OGM.

L’application du second principe nécessite une refondation de la 3ème assemblée constitutionnelle de la République. Le Conseil économique et social est actuellement l’unique organe consultatif de la société civile, il doit être supprimé dans sa forme actuelle et remplacé par un Conseil de la société civile, composé de membres élus par l’organe qu’ils représentent, en fonction de collèges représentant le monde du travail, mais aussi et surtout le monde associatif. Ce conseil, qui serait le cœur de la démocratie participative, garderait son rôle de « chambre du premier mot », donnant son avis sur tout projet de loi ayant un impact sur l’évolution de la société. Il disposerait également d’un droit de saisine, en amont, d’un Conseil constitutionnel rénové, sans préjudice de la mise en place, en aval, du droit de saisine par la voie de l’exception d’inconstitutionnalité. En outre, il serait chargé de l’organisation du débat public sur les questions de société, en particulier technoscientifiques, à l’échelle nationale.
Afin de répondre à cette perception anxieuse d’une société de plus en plus vulnérable et d’un monde de plus en plus complexe, qui est le quotidien de nos concitoyens, le Conseil de la société civile disposerait des moyens de faire réaliser des contre-expertises dans tous les domaines scientifiques et technologiques et de s’assurer du caractère contradictoire du débat scientifique, pour éviter les dérives de l’Office parlementaire des choix technologiques et scientifiques. A cette fin, le Commissariat au Plan, dont le rôle est aujourd’hui plus que modeste, pourrait retrouver une fonction nouvelle et essentielle, dans sa mission prospective, en devenant l’organe d’expertise indépendant du Conseil de la société Civile.

Enfin, dire que les médias contribuent à façonner la perception des problèmes politiques est devenu une banalité. Certes, il est tout à fait abusif d’affirmer que les médias imposent ce qu’il faut penser mais on doit reconnaître qu’ils participent fortement à la construction de la société tant en termes d’image de la vie en commun qu’en termes de valeurs et de mentalité. Le dernier référendum a rappelé à ce sujet qu’à l’instar du monde politique, l’univers médiatique doit faire face à une présomption de défiance croissante. Or, une démocratie revivifiée par le débat public n’est viable qu’avec une citoyenneté bien informée. Cela passe, tout d’abord, par la reconnaissance, dans le préambule constitutionnel, du service public audiovisuel comme devoir de l’Etat. De même, le respect obligatoire du pluralisme par la presse écrite et les agences de presse doit trouver une traduction constitutionnelle sans équivoque. Mais, on ne peut s’arrêter aux principes sans leur donner une force contraignante. Il est devenu inconcevable de ne pas intégrer le Conseil supérieur de l’Audiovisuel dans le nouveau texte constitutionnel. Le système de nomination actuel des membres du CSA, fait dans l’opacité et sans aucun contrôle, n’est plus acceptable. Dans un souci de respect du pluralisme et de consensus politique le plus large possible, les 9 membres seraient élus par une majorité des 3/5 du Parlement, après consultation du Conseil de la société civile. Sur ces 9 membres, 3 au moins devraient représenter les associations d’usagers c’est-à-dire les téléspectateurs, qui sont avant tout des citoyens.

Il ne s’agit là que de premières pistes. Mais il est clair que notre pays ne peut plus faire l’économie d’une réforme constitutionnelle qui traite à la fois de la démocratie d’opinion, de l’instauration d’une démocratie technoscientifique, et d’une généralisation du système des contre-pouvoirs.

C’est le changement global de la société qu’il convient de traduire dans des mécanismes constitutionnels afin d’assurer l’efficacité de l’action publique et une renaissance de la confiance de la société en elle même et dans ses représentants, faute de quoi la réponse proposée aux enjeux colossaux du XXIème siècle se révèlera illusoire.

Corinne Lepage
Présidente de CAP21
11 octobre 2005

Par CAP21 Démocratie Participative
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Vendredi 31 mars 2006

(Avis de décès politique de la Vème République)

Avec le sens de la formule qu’on lui connaissait, le général de Gaulle rappelait qu’« une Constitution, c’est un esprit, des institutions, une pratique ».

Cet esprit de la Vème République, tel que l’avait voulu son fondateur, faisait du chef de l’Etat non seulement un arbitre et un garant des institutions, mais aussi un véritable capitaine de l’équipe gouvernementale lorsqu’il disposait de la majorité parlementaire. Le président de la République entretenait alors avec le peuple un lien de confiance privilégié dont le contrat implicite impliquait l’acceptation de tirer les conséquences politiques d'un acte de défiance du peuple. La démission du général de Gaulle en 1969, après l'échec du référendum, avait traduit dans les faits ce contrat moral. C’est en cela que les institutions de la Vème République apparaissent comme mixtes tenant, au gré des aléas du fait majoritaire, soit du régime présidentiel, soit du régime parlementaire.

Nous sommes aujourd'hui à front renversé. Le Parlement a de moins en moins son mot à dire, les votes de défiance successifs n’ont eu aucune traduction politique, la dimension plébiscitaire a disparu du contrat avec les Français pour ne laisser au chef de l’Etat qu’une irresponsabilité politique toute monarchique. Ni les élections régionales, ni les élections européennes, ni même le non au référendum, dont tous les commentateurs se sont accordés à dire qu'il constituait également un non au président de la république, n'ont eu quelque effet sur le plan politique. À travers la crise gravissime du CPE, qui constitue un bras de fer sans précédent entre un exécutif – dont la solidarité semble de plus en plus aléatoire – appuyé sur une majorité parlementaire en proie au doute et un front uni de l'opposition et des syndicats qui semblent s’appuyer sur une très grande majorité des Français, c’est le constat du décès de l’esprit et de la pratique gaullistes des institutions qui vient d’être signé.

Dans un régime parlementaire, le gouvernement serait retourné aux urnes comme ont pu le faire le Premier ministre britannique ou le Chancelier allemand confrontés à une grave crise politique. Dans un régime présidentiel, le président aurait certes pu imposer son point de vue, mais séparation des pouvoirs oblige, le débat parlementaire aurait été d'une autre ampleur.

Dans la Ve république tel qu’elle avait été conçue par le général de Gaulle, le président de la République aurait tiré les conséquences des votes précédents et aurait organisé sous une forme ou sous une autre un retour devant les électeurs afin de retrouver la légitimité politique nécessaire.
C'est précisément parce qu'il n'en est rien que nous sommes en face d'une crise de légitimité sans précédent et ce d'autant plus que les faiblesses inhérentes au système de nomination des membres du conseil constitutionnel ajoutent aux interrogations sur la légitimité démocratique de deux des piliers principaux de l’architecture institutionnelle.

Quelles que soient les suites au demeurant particulièrement risquées que ce passage en force, peut-être légal mais certainement illégitime, risque de provoquer, la nécessité d'une 6e république est désormais certaine. Indépendamment du débat autour d'un choix indispensable entre régime présidentiel et régime parlementaire, ma préférence allant au premier ne serait-ce qu'en raison de l'importance que représente pour le peuple français l'élection au suffrage universel du président de la République, ce sont les conditions de la démocratie participative au côté d’une démocratie représentative revigorée qui sont posées.

En ce début de 21ème siècle, il n’est plus acceptable que des questions aussi fondamentales que celles de l’emploi des jeunes et de l'avenir de la jeunesse soient traitées et tranchées sans que les intéressés ou leurs représentants aient à minima leur mot à dire. La constitutionnalisation de la représentation de la société civile dans un conseil économique et social totalement rénové sous la forme d'un conseil de la société civile, doté de pouvoirs réels d'expertise, de propositions, et de contrôle, est un impératif. De la même manière, la nomination des membres du conseil constitutionnel devra se faire par l'intermédiaire d'un vote de majorité au moins des 3/5 de l'assemblée nationale rendant ainsi obligatoire un accord de la majorité avec l'opposition sur des personnalités choisies non pour leur couleur politique mais pour leur autorité personnelle. Cela conférera un caractère indiscutable car légitime aux décisions rendues par cette autorité.
Ce n'est que lorsque la question de la méthode et de la procédure de prise de décision sera démocratiquement tranchée que les grandes réformes qui sont indispensables à la France pourront être enfin engagées. Il est temps de comprendre que la confiance ne se décrète pas mais qu'elle se mérite. Il est temps de comprendre que la réforme n'est pas une punition mais une amélioration de la situation du plus grand nombre et qu'en conséquence elle ne peut se faire contre mais seulement avec les citoyens.

Corinne Lepage

avocat, présidente de CAP21, ancienne ministre

31 mars 2006

Par CAP21 Démocratie Participative
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